
Caramel et les carottes de Normandie.
Meri Valetter
Caramel peaufinait sa dernière création dans son atelier d’imprimeur douillet, niché au cœur d’un terrier sous un vieux chêne. Les couleurs vives, le beau papier et les pinceaux étaient ses meilleurs amis.
Cette année, le « Festival de la Carotte » promettait d’être spectaculaire. Il avait la lourde tâche d’attiser la curiosité de tous les habitants de la forêt avec une affiche percutante et chatoyante.
L’imprimeur aux grandes oreilles examinait son œuvre avec un œil critique, ajustant le vert ici, intensifiant l’orange là. L’affiche représentait une carotte géante, souriante et le slogan, « Venez croquer la vie à pleines dents ! » y était écrit en lettres rebondies.
« Parfait ! », s’exclama Caramel en faisant quelques pas en arrière pour admirer le résultat. « Celle-ci va faire sensation ! »
Le lendemain matin, armé de sa colle, une recette de son cru à base de sève d’érable et de miel, il partit exposer ses créations. Sa première étape : le panneau d’affichage à l’entrée du village. Il lissa l’affiche avec soin, s’assurant qu’aucun pli ne vienne gâcher son chef-d’œuvre.
« Oh, Caramel, encore une chouette affiche ! », s’exclama Monsieur Hibou qui passait par là. « Vos créations sont toujours les plus belles. On a presque envie de manger la carotte ! » Caramel rougit de plaisir. « Merci, Monsieur Hibou. J’espère que tout le monde viendra ! »
Il continua son chemin, affichant ses œuvres sur les troncs d’arbres, les clôtures et même sur le mur de la boulangerie de Monsieur Blaireau. Chaque affiche était un petit rayon de soleil, annonçant la joie et la gourmandise à venir.
Avec une telle communication, le festival s’annonçait déjà comme une belle réussite bien achalandée.
Pendant qu’il collait une affiche sur le grand chêne près de la rivière, un petit groupe de souriceaux curieux s’approcha. « Qu’est-ce que c’est, Monsieur Caramel ? », demanda l’un d’eux, les yeux ronds.
« C’est l’annonce du Festival de la Carotte qui aura lieu ce week-end ! », répondit-il avec un grand sourire. « Il y aura des carottes de toutes les couleurs, des jeux pour les animaux de toutes les tailles, de la musique de toute sorte et même un concours de la plus grande carotte ! »
Les souriceaux gazouillèrent d’excitation. « On va venir ! On va venir ! », crièrent-ils en courant annoncer la nouvelle à leur entourage.
Caramel se sentait fier. Il aimait son travail. Il aimait l’idée que ses affiches apportent de la joie et de l’anticipation. Mais le plus grand défi restait à venir : atteindre la lisière de la forêt, là où vivaient les animaux les plus timides, pour s’assurer qu’aucun ne manque l’événement de l’année.
Il prit une grande inspiration et s’enfonça plus profondément dans les bois, son rouleau d’affiches sous le bras, le cœur léger et rempli de la douce odeur de la colle et de l’aventure.
Il savait qu’ici rôdaient des animaux féroces qui se délectaient de petites créatures comme lui. Cela lui demandait beaucoup de courage de traverser la forêt. Néanmoins, il se sentait investi d’une mission : faire parler du festival de la carotte pour que ce soit un vrai événement festif pour tout le monde.
Au début, alors qu’il traversait un bocage bien sombre, il n’en menait pas large, restait aux aguets, collant promptement une affiche de temps en temps. C’est arrivé à une clairière, qu’il entraperçut ses premiers spectateurs : des lapins, quelques chevreuils, un sanglier et ses marcassins et plein d’autres petits animaux qui se cachaient derrière les gros troncs des chênes, châtaigniers, pommiers et petits bosquets qui peuplaient la forêt !
Il ignora leur présence, ne voulant pas les effaroucher. Il déplia une première affiche, sortit son pinceau et son pot de colle de sa besace et entrepris d’apposer sa publicité sur le premier arbre à l’entrée de la clairière. Il savait cet endroit stratégique, le soleil l’illuminait en début de journée et son message serait de cette manière parfaitement mis en valeur. Ainsi, personne ne pourrait le rater. Puis il traversa la pelouse touffue pour aller placarder de la même manière une autre affiche sur l’arbre opposé au premier, lui aussi, bien éclairé, mais cette fois-ci, en fin de journée.
C’est à ce moment-là qu’il sentit une présence ombrageuse derrière lui. Un renard, d’un roux intense, se dressait face à son papier à la colle encore fraîche. Caramel eut un léger sursaut, se retourna et recula promptement. Il buta contre l’arbre et se sentit acculé. C’est ce moment-là que le renard choisit pour ouvrir en grand sa gueule, le petit lapin apercevant clairement ses crocs s’approcher de lui. Il commençait à sentir le souffle haletant de l’animal surexcité qui se glissait lentement au-dessus de son visage. Un mince filet de bave dégoulinait le long de ses grandes oreilles. Le renard commença à se lécher les babines, ses pattes, énormes, enserraient le petit animal qui ne faisait clairement pas le poids face à la détermination de ce chasseur. Et, en une fraction de seconde, il sauta sur la petite créature, l’enlaça et se mit à valser avec lui au milieu de la clairière, devant le regard terrifié des autres animaux de la forêt. Finalement, le renard s’arrêta, harassé par tant d’excitation, relâcha le petit lapin tremblotant et s’exclama : « Un festival de la carotte, en voilà une bonne idée ! ». La petite victime, interloquée, un peu déboussolée mais en parfaite santé, regarda le renard d’un œil suspicieux. Celui-ci prit un air sûr de lui, sortit ses griffes qu’il avait jusqu’à présent gardé bien rangées, pour se lisser le poil et rétorqua promptement : « Eh oui, mon bon ami, d’où crois-tu que je tienne cette admirable fourrure d’un orange flamboyant ? La carotte est mon mets favori, cuite au four, sautée, rissolée, râpée, en gâteau ou même crue directement arrachée du sol, c’est un régal qui me maintient en forme. » Le lapin n’en revenait pas, lui qui avait vu sa vie défiler devant lui.
« Monsieur Renard, vous êtes donc le bienvenu à notre festival de la carotte, n’hésitez pas à y faire un saut ce week-end, nous vous y accueillerons avec plaisir » dit Caramel tout en reprenant ses esprits, se sentant rassuré devant ce canidé amateur de légumes.
Il quitta quand même promptement la clairière, d’autres prédateurs moins bienveillants pouvaient y rôder. Il aperçut d’un œil le renard s’en aller gaiement vers la droite, tandis qu’il vit sur sa gauche les nombreux petits animaux craintifs sortir de leur cachette et se regrouper devant l’affiche pour savoir de quoi il retournait. Alors qu’il s’éloignait, il les entendait s’extasier devant son annonce et cela lui réchauffa le cœur.
« C’est certain, le festival s’annonce grandiose, surtout si tous cette faune dont ce renard amateur de carottes y pointent le bout de leur museau. » Pensa le rongeur.
Maintenant que la communication est en place, que tout le bois est prévenu, il faut organiser ce festival. Il ne reste que quelques jours pour fignoler les préparatifs et accueillir dignement tous les amateurs de cette plante potagère. Caramel savait qu’il avait encore du pain, ou plutôt de la carotte sur la planche, il n’était pas seul dans cette aventure et son travail à lui était d’annoncer le festival, voilà qui est chose faite. Le reste est une tout autre histoire !